« T'as un si beau visage » — Le dictionnaire non officiel des compliments grossophobes
- Debby Positive

- il y a 2 jours
- 4 min de lecture
Ces petites phrases qu'on nous sort avec le sourire, et qu'on est censées recevoir comme un cadeau. Spoiler : c'est pas un cadeau.
J'ai 20 ans. Je suis dans un magasin, je suis invitée à un mariage et je dois me trouver une tenue. Une vendeuse s'approche de moi avec ce regard — vous savez, ce regard — et dit, en désignant une robe que je suis en train d'admirer : « Elle est vraiment jolie cette robe. Mais... on ne fait pas votre taille. C'est dommage, vous avez un si beau visage ! »
J'ai souris poliment, mais intérieurement, j'étais anéantie. C'était la 4e boutique que j'écumais ce jour là. J'ai mis dix ans à comprendre pourquoi cette phrase m'avait collé à la peau comme une deuxième peau — une peau que je n'avais pas choisie.
Des années plus tard, mannequin, Miss Ronde Univers 2019, coach catwalk..., j'ai entendu des centaines de déclinaisons de cette même phrase. Dites par des proches, des inconnus, des professionnels de santé, des collègues, des mannequins "standards" ou de la part de créateurs. Toujours avec les meilleures intentions du monde (bien-sûr).
C'est ça le plus fascinant : la grossophobie ordinaire ne se sait pas grossophobe.
Alors j'ai fait ce que toute bonne "bien en chair" aurait fait : j'ai sorti mon carnet et j'ai compilé. Bienvenue dans le dictionnaire non officiel des compliments grossophobes.
---
LES CLASSIQUES INDÉMODABLES
« T'as un si beau visage. »
Traduction réelle : le reste, on n'en parle pas.
Ton visage est sauvé, le corps est en sursis. Cette phrase sous-entend qu'un beau visage est une consolation pour ne pas correspondre aux standards — comme si ton corps était un bug et ton visage un patch de réparation. À noter : personne ne dit ça aux femmes minces.
« Tu porteras ça quand tu auras perdu du poids. »
Traduction réelle : ton corps actuel est une version provisoire.
Tu n'as pas le droit de te faire plaisir maintenant — le plaisir, c'est pour plus tard, pour la version "améliorée" de toi-même. Ce que cette phrase fait, en vrai, c'est transformer ta vie en salle d'attente.
« T'as tellement d'énergie/ tu es vachement souple, pour quelqu'un de… » (silence gêné)
Traduction réelle : tu es en forme pour quelqu'un de ton poids.
Ce silence dit tout ce que la personne n'ose pas formuler. Elle est sincèrement surprise que tu aies de l'énergie, de l'humour, de la présence. Comme si la corpulence était supposée s'accompagner d'une personnalité effacée.
---
« On ne dit pas aux femmes minces qu'elles ont un beau visage. On le dit aux femmes rondes — comme si c'était une médaille de consolation. »
---
LA CATÉGORIE « MAIS C'EST POUR TON BIEN »
Celle-là, c'est ma préférée. Parce qu'elle vient souvent de gens qui nous aiment vraiment. Et c'est exactement ce qui la rend si compliquée à démonter.
« Je dis ça parce que je t'aime et que je m'inquiète pour ta santé. »
Traduction réelle : je confonds santé et esthétique.
Je présuppose que ton poids est un problème médical sans connaître tes bilans sanguins, ton mode de vie, ou ce que ton médecin en pense. Et je transforme une opinion non sollicitée en preuve d'amour. Pratique.
« T'es courageuse de porter ça. »
Traduction réelle : il faut du courage pour oser exister dans un corps comme le tien.
Portée avec bienveillance, cette phrase révèle un biais profond : l'idée qu'une femme ronde qui s'habille avec style brave quelque chose. Alors que non. Elle s'habille, c'est tout.
Note de terrain : j'ai demandé autour de moi. En moins de 48h, j'avais collecté 23 phrases différentes. Mêmes structures, mêmes ressorts, mêmes sourires gênés de celles qui les avaient reçues. Ce n'est pas un problème individuel. C'est systémique. Un VRAI problème de société. Dont il faut se préoccuper de toute URGENCE !!!
---
ET MAINTENANT, ON FAIT QUOI ?
On ne va pas demander aux gens d'être parfaits. La grossophobie ordinaire, c'est (souvent) de la maladresse, du conditionnement, des années de publicités, de magazines, de stigmats patriarcats ou sociétaux et de discours médicaux qui ont associé la minceur à la valeur humaine.
Mais la maladresse n'exonère personne de l'impact. Et l'impact, il est réel.
Ce que j'ai appris, moi, après des années sur des podiums, devant des jurys, face à des caméras dans un corps qui ne correspondait pas aux "standards" : la présence ne s'excuse pas. Elle s'assume. Et aucune phrase — même bien intentionnée — ne devrait avoir le pouvoir de te faire douter de ta place dans la pièce.
Alors la prochaine fois que quelqu'un te sort un de ces compliments, tu peux faire deux choses. Soit tu souris et tu passes. Soit tu réponds calmement : « Merci — et je vais très bien dans mon corps, si c'est ta question. » Et si tu passes déjà une mauvaise journée, un "vas te faire cuire le cul Monique!" est tout à fait toléré et compréhensible.
Les deux sont valides. T'es pas obligée d'éduquer à chaque fois. Mais sache que toi, tu sais maintenant exactement ce que ces phrases veulent dire. Et ça, c'est déjà une petite révolution.
---
EN RÉSUMÉ — POUR LES GENS PRESSÉS
Un compliment grossophobe, c'est une phrase qui semble positive en surface mais qui contient, en creux, l'idée que ton corps est un problème. Il peut venir de proches, d'inconnus, de professionnels. Il est "presque" toujours inconscient. Il n'est jamais anodin. Et tu n'as pas à le recevoir comme un cadeau. Le vrai cadeau serait d'arrêter de juger le corps de autres!
---
Debby
grosse...mais toujours Positive




Commentaires